Martin Buber (1878-1965), Le chemin de l’homme (Der Weg des Menschen : nach der chassidischen Lehre), Paris, Les Belles Lettres, 2015

Texte
« Dénoncé calomnieusement aux autorités par l’un des chefs des mitnagdim (opposants des hassidim) qui réprouvaient sa doctrine et sa voie, Rabbi Shnéour Zalman, le Rav de Russie, avait été incarcéré à Saint-Petersbourg et attendait sa comparution devant le tribunal, lorsqu’un jour le capitaine de la gendarmerie pénétra dans sa cellule. Devant la face puissante et immobile du Rav qui, absorbé en lui-même, ne le remarqua pas tout de suite, cet homme devint pensif et devina quelle était la qualité de son prisonnier. Il entra en conversation avec lui, ne tardant pas à mettre sur le tapis toutes sortes de questions qu’il s’était posées en lisant l’Ecriture. Finalement il demanda :

« Que Dieu l’Omniscient dise à Adam « Où es-tu ? « , comment faut-il l’entendre ? » « Croyez-vous de foi, répondit le Rav, que l’Ecriture soit éternelle et qu’elle embrasse tous les temps, toutes les générations et tous les individus ? » « Je le crois », dit-il. « Eh bien, reprit le Tsaddik, en tout temps Dieu interpelle chaque homme : Où es-tu dans ton monde ? De ceux qui te sont départis, tant de jours ont passé et tant d’années, jusqu’où es-tu arrivé entre-temps dans ton monde ? Dieu dit par exemple : Voilà quarante-six ans que tu es en vie, où séjournes-tu ? » (…)

Quand Dieu questionne ainsi, ce n’est pas pour que l’homme lui apprenne une chose qu’il ne saurait pas encore ; il veut provoquer en l’homme quelque chose qui précisément n’est provoqué que par une telle question, à condition qu’elle touche l’homme au cœur, que l’homme se laisse toucher au cœur par elle. Adam se cache pour n’avoir pas à se justifier, pour échapper à la responsabilité de sa vie. Ainsi se cache chaque homme, car chaque homme est Adam et dans la situation d’Adam. Afin d’échapper à la responsabilité de la vie vécue, l’existence est transformée en machine à cacher. Et c’est en se cachant ainsi et toujours de nouveau « de la Face de Dieu » qu’il s’enlise de plus en plus profondément dans la fausseté. De cette manière surgit une nouvelle situation qui, de jour en jour, de cachette en cachette, devient de plus en plus douteuse.

Cette situation se laisse caractériser avec précision : l’homme ne peut échapper à l’œil de Dieu, mais, en cherchant à se cacher de lui, il se cache de lui-même. Certes, il y a bien en lui aussi un quelque chose qui le cherche, mais il empêche de plus en plus ce quelque chose de le trouver. C’est au milieu de cette situation que tombe la question de Dieu. Elle veut remuer l’homme, elle veut briser sa machine à cacher, elle veut lui montrer où il s’est fourvoyé, elle veut faire naître en lui le grand désir d’en sortir. Tout à présent de savoir si l’homme acceptera de ne pas se dérober à la question. Certes, tout comme au capitaine dans notre conte « le cœur battra » à quiconque quand elle frappera son oreille. Mais la machine lui permet également de se rendre maître de cette émotion du cœur.

La voix, en effet, ne s’accompagne pas d’un orage qui met en péril la vie de l’homme ; c’est « la voix d’un silence semblable à un souffle » (die Stimme eines verschwebenden Schweigens) et il est aisé de l’assourdir. Aussi longtemps que cela se produit, la vie de l’homme ne peut devenir chemin. Quelle que soit la grandeur du succès, de la jouissance d’un homme, quelle que soit l’importance de son pouvoir, quelque colossale que soit son œuvre : sa vie demeure sans chemin aussi longtemps qu’il n’affronte pas la voix. Adam affronte la voix, il reconnaît l’enlisement, il avoue : « Je me suis caché », et c’est là que commence le chemin de l’homme. Le retour décisif sur soi-même est le commencement du chemin dans la vie l’homme, toujours de nouveau le commencement du chemin humain. Mais il n’est décisif, justement, que s’il mène au chemin. Car il existe aussi un retour sur soi-même infécond, qui ne mène à rien d’autre qu’au tourment, au désespoir et a l’enlisement encore plus profond. »