Carlos Castaneda, L’herbe du diable et la petite fumée, Paris, Christian Bourgois Editeur, 1984, p. 151

Texte
« Je m’accrochais aux choses comme un enfant à des bonbons. Or l’herbe du diable n’est qu’un chemin parmi un million d’autres. N’importe quoi n’est qu’un chemin parmi des quantités de chemins (un camino entre cantidades de caminos). Il convient donc de ne pas perdre de vue qu’un chemin n’est après tout qu’un chemin ; si l’on a l’impression de ne pas devoir le suivre, inutile d’insister. Mais pour parvenir à une telle clarté il faut mener une vie bien réglée. Ce n’est qu’alors que l’on comprend qu’un chemin n’est qu’un chemin, et qu’il n’y a rien de mal ni pour soi ni pour les autres à le quitter, si c’est ce que votre cœur vous dit de faire. Mais cette décision de rester sur le chemin ou de le quitter doit être libre de toute peur ou de toute ambition. Je vous en avertis.

Vous devrez regarder chaque chemin très soigneusement et avec mûre réflexion. Faites autant de tentatives que cela sera nécessaire. Vous vous poserez alors une question, et une seule. Cette question, seul un vieillard se la pose. Quand j’étais jeune, une seule fois, mon bienfaiteur m’en a parlé, mais mon sang en ce temps-là était trop vif pour que je la comprenne. Mais maintenant, je comprends. Je vais vous dire de quoi il s’agit : Ce chemin a-t-il un cœur ? Tous les chemins sont pareils, ils ne mènent nulle part. Il y en a qui traversent le buisson, ou qui s’y enfoncent. Au cours de ma vie, je peux dire que j’ai suivi de très longs chemins, et je ne suis nulle part. C’est maintenant que la question de mon bienfaiteur a trouvé un sens. Ce chemin possède-t-il un cœur ? Les chemins ne conduisent nulle part, mais celui-ci a un cœur, et celui-là n’en a pas. Sur celui-ci, le voyage sera joyeux, et tout au long du voyage, vous ne formerez qu’un. L’autre vous fera maudire l’existence. Le premier vous rendra fort, l’autre faible. »