Dôgen, Tenzô kyôkun (Instructions au cuisinier zen), (le promeneur)

Présentation
Eihei Dôgen (1200-1253) est le fondateur de l’école Sôtô du bouddhisme zen au Japon.

Texte
Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d’un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Avec cette feuille de légume que vous tournez dans vos doigts construisez une splendide demeure de bouddha et faites que cet infime grain de poussière proclame sa Loi.

Autrement dit, si vous préparez un pauvre bouillon d’herbes sauvages, qu’il ne vous inspire aucun sentiment de dégoût ou de mépris, et si vous élaborez un riche potage crémeux, que votre cœur ne bondisse pas de joie. Où il n’y a pas d’attachements, comment y aurait-il de l’hostilité ? Ainsi, quand vous avez affaire à une matière grossière, ne la traitez pas sans égards ; faites preuve envers elle d’autant de diligence et d’attention que si vous étiez en présence d’un objet précieux. Il est important que votre esprit ne change pas selon la qualité de l’objet. Si votre esprit dépend des choses, c’est comme si vous changiez d’attitude et de langage selon la qualité de la personne que vous rencontrez. Un tel comportement n’est pas celui d’un homme qui pratique la voie.

En vérité, la fonction de cuisinier concrétise la transmission des anciens. Elle est à la fois l’œil et l’oreille, le mot et le sens. Comment ne serait-elle pas le centre de la cible, le cœur de la pratique ? Si vous êtes digne de votre nom de chef cuisinier, votre esprit et votre art sont identiques. Dans le Règlement des Monastères, il est dit : «  Apportez tous vos soins à la préparation des deux repas quotidiens en veillant autant à la qualité qu’à la quantité. Aucune des Quatre Offrandes – nourriture, vêtement, couchage, médicaments – ne doit jamais manquer.

L’essentiel dans l’art de cuisiner est d’avoir l’attitude de d’esprit profondément sincère et respectueuse envers les produits et de les traiter sans juger de leur apparence,_ fruste ou raffinée. Souvenez-vous de la vieille femme qui obtint des mérites infinis pour avoir d’un cœur pur offert au bouddha l’eau qui avait lavé son riz ? Le lien que nous créons avec le bouddha n’est pas fonction de la grandeur de l’offrande, mais de l’authenticité de notre cœur. Notre pratique veut que l’on soit vrai dans tous les actes de la vie.

Un plat préparé avec de riches ingrédients n’est pas nécessairement supérieur et un bouillon d’humbles légumes n’est pas nécessairement inférieur. Lorsque vous cueillez ou préparez de vulgaires plantes sauvages, faites- le sincèrement, de tout votre cœur et traitez-les avec autant d’égards que les produits les plus rares. Le vaste océan qui pourtant reçoit d’innombrables rivières a une unique saveur.