Karlfried Graf Dürckheim, L’homme et sa double origine, Paris, Albin Michel, « Spiritualités vivantes », 1996, p. 25-34

Présentation
Karfried Graf Dürckheim (1896-1988) fut un psychothérapeute allemand initié au zen de l’école Rinzai.

Texte
« Vague, Feuille et Cep » « Reconnaître que l’on est une partie du Tout, que l’on est même le Tout selon sa modalité de partie, exige une certaine forme de conscience. Une conscience différente de celle qui voit comme séparé et distinct d’elle-même le Tout dans lequel elle est et qui est en elle.

Prenons trois exemples :

Si l’on dit à la vague : « Tu es dans la mer », elle répond : « c’est vrai ». « Et où, lui demande-t-on alors, commence la mer ? – Là, dit-elle, juste où s’arrête mon écume. Je suis ici, et là, à côté se trouve la mer. Et si on l’interroge plus avant : « Et toi ? N’es-tu pas une vague de la mer, n’es-tu pas toi-même la mer à la façon dont elle apparaît dans une vague ? », la vague le comprendra peut-être intellectuellement. Mais il lui faut une autre conscience pour sentir la vérité vivante de ce fait que la mer n’est pas simplement « là », objectivement présente en face d’elle et opposée à elle, mais qu’elle est contenue dans la vision d’une conscience intériorisée. Alors seulement la vague aura une conscience intime, non objective [non extérieure] d’être la mer. Cette conscience, et elle seule, lui permettra de percevoir ce qui lui est caché par la conscience objective.

De même la feuille et l’arbre. Si la feuille n’a de sa condition de feuille qu’une représentation où elle se distingue de l’arbre, naturellement elle sera effrayée quand viendra l’automne. Elle craindra de se dessécher, de tomber et, finalement, de devenir poussière. Mais si elle saisit réellement qu’elle est elle-même l’arbre dans sa modalité de feuille et que la vie et la mort annuelles de la feuille font partie de la nature de l’arbre, elle aura une autre vision de la vie. Pour la saisir au fond d’elle-même, il faut de nouveau cette conscience intime où la feuille perçoit sa nature essentielle comme modalité du Tout, modalité qu’elle vit en lui. C’est seulement dans la mesure où, dans sa condition de feuille, elle se sent elle-même arbre qu’elle tombera sans crainte ni révolte. Avec les autres feuilles, elle accomplira le naître et disparaître par lequel l’arbre vit son destin dans un éternel « meurs et deviens ».

De même, enfin, le cep de vigne et les sarments [le pied de la vigne, son tronc, et ses branches]. « Oui, dit le sarment, je tiens au cep. Je suis le rameau, et là où ma tige cesse commence le cep ». Ainsi pense-t-il tant que, comme l’homme non encore éveillé, il vit le schéma de réalité du « Je suis moi » et du « cela est cela ». Cependant, le sarment pourrait percevoir un jour, au plus profond de lui-même, qu’il est le cep, à sa manière de rameau, qu’il y est chez lui, et que son être réel, la racine de sa forme, est le cep, c’est-à-dire le tout dont il est une partie. Et que s’il parvient vraiment à cette intime intuition, il atteindra une conscience de lui-même conforme à son être. Mais pour cela il lui faut une autre conscience.

L’origine de l’homme est double, céleste et terrestre. Comme la vague son « être-mer », le sarment son « être-cep », la feuille son « être-arbre », c’est lorsque, dans une intuition profonde, il saura que le Tout présent en lui est sa vie secrète, sa patrie transcendante, qu’il connaîtra son origine céleste. Elle sera alors expérience, promesse et vocation, et il n’aura plus besoin de se contenter d’y croire (…)

Le malaise de l’homme contemporain, « héritier des temps modernes », tient avant tout au fait que son axe vital n’est plus le Soi divin présent en sa conscience intime, mais le moi profane qui l’emprisonne (…) Le comble de l’immaturité et de la servitude est donc l’attitude où l’homme, se croyant capable d’indépendance à l’égard de son Etre essentiel, fait de sa conscience [basique, ordinaire] du réel, où la transcendance n’a pas de place, l’instance suprême [le juge du réel et du vrai]. Il aboutit alors fatalement à une souffrance de plus en plus grande où s’exprime le refoulement de son Etre essentiel ».