Mircea Eliade, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, « Idées », 1963, p. 16-17

Présentation
Historien des religions, philosophe et mythologue, Mircea Eliade est né à Bucarest en 1907 et mort à Chicago en 1986.

Texte
« Essai d’une définition du mythe : Il serait difficile de trouver une définition du mythe qui soit acceptée par tous les savants et soit en même temps accessible aux non-spécialistes (…) Le mythe est une réalité culturelle extrêmement complexe, qui peut être abordée et interprétée dans des perspectives multiples et complémentaires. Personnellement, la définition qui me semble la moins imparfaite, parce que la plus large, est la suivante : le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commencements ».

Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Êtres Surnaturels, une Extrait de la publication réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours le récit d’une « création » on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être. Le mythe ne parle que de ce qui est arrivé réellement, de ce qui s’est pleinement manifesté. Les personnages des mythes sont des Êtres Surnaturels. Ils sont connus surtout par ce qu’ils ont fait dans le temps prestigieux des « commencements ». Les mythes révèlent donc leur activité créatrice et dévoilent la sacralité (ou simplement la « sur-naturalité ») de leurs œuvres. En somme, les mythes décrivent les diverses, et parfois dramatiques, irruptions du sacré (ou du « sur-naturel ») dans le Monde.

C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel (…) il importe de souligner, sans attendre, un fait qui nous semble essentiel le mythe est considéré comme une histoire sacrée, et donc une « histoire vraie », parce qu’il se réfère toujours à des réalités. Le mythe cosmogonique est « vrai » parce que l’existence du Monde est là pour le prouver (…) Du fait que le mythe relate les gesta des Etres Surnaturels et la manifestation de leurs puissances sacrées, il devient le modèle exemplaire de toutes les activités humaines significatives. Lorsque le missionnaire-ethnologue C. Strehlow demandait aux Australiens Arunta pourquoi ils célébraient certaines cérémonies, on lui répondait invariablement « Parce que les ancêtres l’ont ainsi prescrit ». Les Kai de la Nouvelle-Guinée refusaient de modifier leur manière de vivre et de travailler, et ils s’en expliquaient « C’est ainsi qu’on fait les Nemus (les Ancêtres mythiques) et nous faisons de la même façon ». Interrogé sur la raison de tel détail d’une cérémonie, le chanteur Navaho répondait « Parce que le Peuple saint le fit de cette manière la première fois ».

Nous trouvons exactement la même justification dans la prière qui accompagne un rituel tibétain primitif « Comme il a été transmis depuis le début de la création de la terre, ainsi nous devons sacrifier (…) Comme nos ancêtres firent dans les temps anciens, ainsi nous faisons aujourd’hui ». C’est aussi la justification invoquée par les théologiens et les ritualistes hindous. « Nous devons faire ce que les dieux ont fait au commencement. » (Satapatha Brâhmana, vu, .2, 1, 4.) »