Ludwig Feuerbach (1804-1872), L’essence du christianisme, Paris, François Maspero,1979, p. 153-156

Présentation
Ludwig Andreas Feuerbach est un philosophe allemand né le 28 juillet 1804 en Bavière.

Texte
« La religion est la scission de l’homme d’avec lui-même : il pose en face de lui Dieu comme être opposé à lui : Dieu n’est pas ce qu’est l’homme, l’homme n’est pas ce qu’est Dieu. Dieu est l’être infini, l’homme l’être fini ; Dieu est parfait, l’homme imparfait ; dieu éternel, l’homme temporel ; Dieu tout-puissant, l’homme impuissant ; Dieu saint, l’homme pêcheur : Dieu est l’absolument positif, la somme (Inbegriff) de toutes les réalités, l’homme est absolument négatif, la somme de toutes les nullités. Mais dans la religion l’homme objective [objectiver : faire de quelque chose un objet de perception] sa propre essence secrète. Il faut donc démontrer que cette opposition, cette division de l’homme et de Dieu, sur laquelle s’élève la religion, est une scission de l’homme et de sa propre essence. (…)

De Dieu en tant que Dieu on ne peut se faire d’image ; mais peux-tu te faire une image de l’entendement, de l’intelligence ? A-t-elle une forme ? Son activité n’est-elle pas tout à fait insaisissable, n’exclut-elle pas absolument la représentation ? Dieu est inconcevable mais connais-tu l’essence de l’intelligence ? As-tu pénétré l’opération mystérieuse de la pensée, l’essence secrète de la conscience de soi. Les anciens mystiques, les scolastiques [théologiens chrétiens du Moyen-Age] et les Pères de l’Eglise [fondateurs de la doctrine chrétienne, période antique – avant le VIIIe siècle] n’ont-ils pas déjà interprété et comparé l’incompréhensibilité et l’infigurabilité de Dieu avec l’incompréhensibilité et l’infigurabilité de l’esprit humain. N’ont-ils pas en vérité identifié l’essence de Dieu et celle de l’homme ? »