Michel Fromaget, Modernité et désarroi, p. 17

Texte
« Les représentations « corps et âme » et « corps, âme, esprit » de l’humain sont des « paradigmes anthropologiques ». Le fait de le savoir apporte deux choses :

– car le propre d’un paradigme est d’être une représentation mentale qui se donne hypocritement à la conscience sous le jour d’une image impartiale et vraie, qui plus est neutre et inerte, dans le sens où elle n’agirait pas sur son objet. Or ceci est faux !

Si on considère par exemple le paradigme dit « géocentrique » de Ptolémée, certes je vois le soleil se lever chaque matin et se coucher chaque soir, mais cela ne prouve en rien que la conception géocentrique soit juste et vraie. Elle est d’ailleurs fausse. De la même manière, je peux ne découvrir, ni expérimenter, en moi ou bien chez les autres, ceci toujours et à chaque fois, que des données physiques et psychologiques, que du psychosomatique ou du somatopsychique. Mais cela ne prouve en rien que le paradigme « corps et âme » soit juste et vrai. Il est d’ailleurs faux.

– les paradigmes anthropologiques ont en outre ceci de particulier : ils ne sont pas sans agir sur l’objet qu’ils représentent. Tout paradigme anthropologique façonne l’homme tel qu’il le conçoit. Les formules anciennes du type « L’homme est la création de sa pensée », ou encore « Ce que les hommes pensent, ils le deviennent » sont ici d’une grande pertinence. J’aime à formuler cette vérité comme suit :

«  UN PARADIGME ANTHROPOLOGIQUE NE DECRIT PAS L’HOMME TEL QU’IL EST FAIT, IL FAIT L’HOMME TEL QU’IL LE DECRIT ».

Cela signifie que si nous avons construit notre personnalité et notre humanité autour du seul paradigme dualiste, alors nous n’avons engendré que des enfants « corps et âme » et, sans même le vouloir, ni le savoir, nous incitons tous ceux qui nous entourent à continuer de se verrouiller dans leur seule personne « corps et âme ». »