Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Paris, Gallimard, 1995, p. 93

Texte
L. Robin (notice, dans Platon, Le Banquet, Paris, 1981 (1re éd. 1929), p. XCII) a résumé ces thèmes platoniciens de la manière suivante :

« L’âme féconde ne peut féconder et fructifier que par son commerce avec une autre âme, dans laquelle auront été reconnues les qualités nécessaires ; et ce commerce ne peut s’instituer que par la parole vivante, par l’entretien journalier qui suppose une vie commune, organisée en vue de fins spirituelles et pour un avenir indéfini, bref une école philosophique, telle que Platon avait conçu la sienne, dans son état présent et pour la continuité de la tradition.

Nous découvrons ainsi un autre aspect capital de la nouvelle définition de la philosophie que propose Platon dans le Banquet, et qui marquera d’une manière définitive la vie philosophique de l’Antiquité. La philosophie ne peut se réaliser que par la communauté de vie et le dialogue entre maîtres et disciples au sein d’une école. Plusieurs siècles plus tard, Sénèque (Lettres à Lucilius, 6,6) vantera encore l’importance philosophique de la vie en commun :

La parole vivante et la vie en commun te profiteront plus que le discours écrit. C’est à une réalité qui te soit présente qu’il te faut venir, d’abord parce que les hommes en croient plus leurs yeux que leurs oreilles, ensuite parce que longue est la voie des préceptes, courte et infaillible, celle des exemples. Cléanthe (le stoïcien) n’aurait pas fait revivre son maître Zénon en sa personne, s’il n’avait été que son auditeur : il a été mêlé à sa vie, il a pénétré ses secrètes pensées, il a observé de près si Zénon vivait en conformité à sa propre règle de vie. Platon et Aristote et cette troupe de sages qui devait essaimer en sectes opposées ont tiré plus de profit des mœurs de Socrate que de son enseignement. Si Métrodore, Hermarque, Polyénus ont été de grands hommes, ce n’est pas à cause des cours d’Epicure qu’ils ont entendus, mais à cause de la communauté de vie qu’ils ont eue avec lui. »