Toshihiko Izutsu, Unicité de l’existence et Création perpétuelle en mystique islamique, Paris, Les Deux Océans, 1980, p. 22-29

Présentation
Toshihiko Izutsu (1914-1993) fut un philosophe japonais spécialiste de l’islam et du bouddhisme zen.

Texte
« Le fanâ’ [extinction, disparition, évanouissement de l’illusion du « moi » séparé] en tant qu’expérience humaine est l’expérience que fait l’homme de l’extinction totale de son propre ego et en conséquence de toutes les choses liées à l’ego comme objets [de sensation, de perception, de désir, de connaissance, d’imagination, etc.]. On peut rapprocher cette expérience de celle que les Bouddhistes zen appellent « l’esprit-et-corps-en-chute » (shin jin datsu raku) (…) où le moi perd la solidité apparente de son fondement (…)

Cependant, pas plus dans le Bouddhisme zen qu’en Islam, cet état ne représente le sommet ultime de l’expérience métaphysique. Après être passé par cette étape cruciale, l’amoureux de la sagesse est censé s’élever d’un degré encore que le zen appelle « l’esprit-et-corps-tombés » (datsu raku shin jin) et l’Islam l’expérience du baqâ’ ou « subsistance », c’est-à-dire la permanence éternelle dans et avec la Réalité absolue. Au niveau du fanâ’, le pseudo-ego ou le soi relatif s’est complètement dissous dans le néant. Au niveau suivant, l’homme ressort du néant complètement transformé en Soi absolu. L’homme est extérieurement le même, mais c’est un homme qui a transcendé sa propre finitude. Il reprend sa conscience normale quotidienne et, de même, le monde phénoménal normal quotidien de la multiplicité réapparaît avec la richesse infinie de ses couleurs (…) on pourrait comparer cette nouvelle vision du monde à la vision que pourrait avoir une goutte d’eau si tout à coup elle pouvait prendre conscience qu’avoir été une goutte d’eau indépendante n’était qu’une pseudo-identification dont elle s’était revêtue, et qu’elle n’avait jamais été rien d’autre que l’océan illimité. De la même façon, l’amoureux de la sagesse qui a atteint l’état de baqâ’ se voit lui et toutes les choses qui l’entourent comme autant de déterminations [formes particulières] de la seule et unique Réalité (…)

Le monde phénoménal [des formes qui naissent, changent, et meurent] est le domaine de la relativité, un monde où rien n’est absolu, où tout est impermanent, transitoire et en perpétuel changement ; c’est là une observation qui joue un rôle extrêmement important dans le Bouddhisme, en tant que principe d’impermanence universelle (…) En face de ce plan de la relativité et de l’impermanence, l’Absolu se place comme quelque chose d’essentiellement différent, comme ce qui transcende [dépasse] le monde impermanent de façon absolue (…) la Multiplicité ou le monde des phénomènes remplit la fonction d’une infinité de miroirs qui reflètent chacun à sa façon le même Absolu, métaphore qui ressemble singulièrement à l’image employée par les bouddhistes à propos de la lune qui se reflète sur plusieurs étendues d’eau : la lune conservant son unité originelle bien qu’elle se divise en plusieurs lunes lorsqu’elle est reflétée [et aussi dans le confucianisme, « Chu Tzû (1130-1200), célèbre philosophe confucéen de la dynastie Song, remarque au sujet de la façon dont l’Unité suprême (t’ai chi) est relié à ses manifestations dans le monde physique, que l’Ultime Suprême est par rapport à la Multiplicité exactement comme la lune qui se reflète dans les nombreux lacs et rivières et est visible partout sans pour autant être divisée »]

En Islam, on dit de celui qui a atteint ce degré que c’est un « homme qui a ses deux yeux » (dhu al’aynayn). De son œil droit il voit l’Unité : la Réalité absolue et rien d’autre que l’Unité ; et de son œil gauche il voit la Multiplicité : le monde des phénomènes. Mais le plus important, dans le cas de cet homme, c’est qu’en plus de sa vision simultanée de l’Unité et de la Multiplicité, il sait que celles-ci, en dernière analyse, sont une seule et même chose ».