Alexandre Jollien, Le métier d’homme, Paris, Seuil, 2002, p. 30-31

Texte
La tradition propose un large éventail de caractéristiques pour distinguer l’homme des autres créatures du monde. Vaste programme! En voici quelques-unes, cocasses : Descartes propose la parole, le fantasque Rabelais célèbre le rire, alors que Brillat-Savarin découvre, dans la faculté de distiller des fruits pour en faire de la liqueur, le moyen de prouver qu’il est un homme.

Beaumarchais suggère que boire sans soif et faire l’amour tout le temps nous différencient des autres bêtes. Enfin, Valéry écrit que celui qui sait faire un nœud appartient à la race humaine. Par leur aspect déroutant, ces tentatives de définition ont tout simplement le mérite de mettre en évidence, non sans humour, la difficulté de cerner l’être humain. Selon le critère de Valéry, je ne suis pas un homme, le roi des animaux peut-être, mais pas un homme. Et que pourrait bien faire Descartes d’un muet ?

Une définition par trop simpliste est donc dangereuse. Elle détermine abusivement ce qui est normal ou non et engendre une mise à l’écart, voire une exclusion. Toute réduction qui circonscrit l’homme en niant l’unicité de l’individu confond l’accident et la substance. Semblable méprise recouvre des formes souvent insidieuses. Un sourd me dit un jour qu’il était fier d’être sourd. Pour ma part, je ne me suis jamais senti fier ni de mes spasmes, ni de mon handicap. Une seule fierté m’habite : être un homme avec des droits et des devoirs égaux, partager la même condition, ses souffrances, ses joies, son exigence. Cette fierté nous rassemble tous, le sourd comme le boiteux, l’Ethiopien comme le bec-de-lièvre, le juif comme le cul-de-jatte, l’aveugle comme le trisomique, le musulman comme le SDF, vous comme moi. Nous sommes des Hommes !