Sören Kierkegaard (philosophe danois, père de l’existentialisme, 1813-1855), Un point de vue explicatif sur mon œuvre, trad. Paul-Henri Tisseau et Else-Marie Jacquet-Tisseau, Paris, Editions de l’Orante, 1966-1996

Présentation
Vincent Delecroix, Le Magazine littéraire, mai 2013 : Kierkegaard « est le philosophe de l’individu (« la foule, c’est le mensonge ») et du devenir-singulier. Mais on commettrait une erreur majeure en en faisant le parangon du subjectivisme, le serviteur du culte de l’individu et de « l’accomplissement individuel de soi ». C’est tout le contraire.

Rien de plus ridicule et de dangereux à ses yeux que ce culte faisandé de l’individu, du petit bonheur personnel, de l’épanouissement de soi, du « à chacun sa vérité». Le « Moi, je » partout répandu est le contraire du « Je » réel, dont il déplore qu’on ne l’entende plus nulle part. C’est le bruit de fond du nivellement effectif qui offre l’image trompeuse d’une singularité de pacotille. Pour dire Je, il faut penser et non refuser de penser, penser jusqu’au bout, se déterminer devant les alternatives suprêmes, et non pas les éviter paresseusement ».

Texte
« Il est une conception de la vie pour laquelle là où elle la foule, là aussi est la vérité ; la vérité est dans la nécessité d’avoir pour elle la foule. Mais il en est une autre ; pour elle, partout où est la foule, là aussi est le mensonge, si bien que – pour porter un instant la question à l’extrême – si tous les Individus détenaient chacun séparément et en silence la vérité, néanmoins, s’ils se réunissaient en foule (…) l’on aurait aussitôt le mensonge. Car la foule est le mensonge. La parole de l’apôtre Paul a une valeur éternelle, divine, chrétienne : « Un seul atteint le but » ; et elle ne tient pas sa valeur de la comparaison, où entrent aussi « les autres ». En d’autres termes, chacun peut devenir ce seul, et Dieu l’y aidera (…) et cela signifie de plus que l’homme est en parenté avec la divinité, ou qu’être homme, c’est être de race divine. »