Yann-Hervé Martin, Petit traité de liberté intérieure, « Aimer être », Editions Le Passeur, 2014

Texte
« L’expérience première de l’amour n’est pas celle de la tendresse, ni celle de l’attachement sensible à un autre que moi. A peine né, le nourrisson déjà tend de toute la force de son être vers ce qui lui permet de demeurer vivant, et cet élan signifie qu’il aime cette vie qu’il a reçue et à laquelle il a, simultanément, été offert. Il aime exister, et c’est cet amour qui le maintient en vie, qui le pousse instinctivement vers ce qui est bon pour lui.

On croit parfois que le plaisir qu’il éprouve, par exemple lorsqu’il tête le sein de sa mère, était le but de ses efforts. Mais comment aurait-il pu savoir qu’en absorbant le lait, il éprouverait cette délicieuse affection ? En réalité, le plaisir n’est pas le but mais le signe. Il signifie lui-même que cela est bon pour l’enfant et que, en lui s’accomplit pleinement cet amour de la vie, ce consentement à l’existence qui est toute la force de celui qui vient de naître (…) Il aime cela parce qu’il aime, ou parce qu’il aime être, ce qui est la même chose. Et parce qu’il sait, d’un savoir encore insu, que tout cela le conserve et, plus encore, lui permet d’augmenter sa puissance vitale, de « persévérer dans son être », comme aurait dit Spinoza ».